Le Fantôme de la transparence

Éditions Allia, Septembre 2016 (250 p.)



Il s'agit à la fois d'un bilan et d'une tentative de réconciliation entre les deux versants -mathématique et philosophique- de la logique. Dans une espèce de quête de la rationalité où la logique se pose comme médiation entre rationnel et irrationnel. Le texte s'attache à démonter l'idéologie de l'immédiat -tout de suite, sans cadre et sans état d'âme- qui s'exprime à travers les slogans transparentistes : «On peut répondre à tout», «On peut tout comparer» et «On peut tout prévoir».

Cette quête de la rationalité ne se réduit pas à la réfutation du transparentisme : elle se veut avant tout reconstruction. Autour de trois lumières -réponses/questions/certitude- et de quatre points cardinaux -constat/performance/usine/usage- dont le maillage constitue la réalité. La rédaction est placée sur le signe de la resubstantiation: on n'a vu que trop de «logiques à moutarde» qui ne tiennent que parce que l'on s'abstient soigneusement de les mettre en relation avec des opérations abstraites courantes comme l'écriture d'un chèque. Le texte se clôt sur deux annexes, d'une part des Vignettes formées de digressions en tout genre, d'autre part une Salle des Machines donnant quelques points d'ancrage techniques.

Qu'est ce qu'une réponse ? Les réponses appartiennent à la sphère analytique, sphère de l'indiscutable, puisqu'elle ne prend jamais position : la réponse n'est pas, au départ, réponse à quelque chose. Les réponses se découpent en deux catégories, celles qui sont terminées, auto-suffisantes, les constats, et celles en cours d'évaluation, les performances. Une distinction très bien rendue par les deux usages de la touche «retour chariot»: quand elle emmène à la ligne, elle constate (accumule), quand elle lance un programme, elle performe (détruit pour reconstruire).

La thèse scientiste «On peut répondre à tout», qui se traduit par le fantasme totalitaire du pravdamètre -le robot omniscient- a été réfutée dans les années 1930. C'est l'indécidabilité, présentée ici comme une variation sur la Bibliothèque de Babel.

Qu'est ce qu'une question ? Et surtout, comment différencier la question de la réponse ? Le texte reconstitue la relation question/réponse à partir d'un objet aux antipodes de la rationalité, la table Ouija des spirites qui a l'avantage de donner des réponses simples : un spartiate bip. Les questions constituent la sphère synthétique, celle qui donne le sens et donc s'engage -pour le meilleur et pour le pire. À la distinction constat/performance correspond celle entre usine et usage, autrement dit synthétiques a posteriori et a priori. En effet, la même appelation Fiat 500 réfère aussi bien aux tests d'usine passés par le véhicule qu'aux tests grandeur nature que l'acheteur lui fera subir durant sa vie. Nier la distinction entre les deux reviendrait à ne vendre que des véhicules totalement usagés.

La thèse scientiste «On peut tout comparer» se ramène, grosso modo, au qualunquisme, i.e., à la négation de l'élément synthétique, du format. C'est l'idée d'une relation immédiate avec le Peuple sans «corps intermédiaires» ni experts (Le Pen, Sarkozy, Trump), l'économie (depuis l'utilitarisme à la Bentham jusqu'aux agences de notation), la programmation (le style «déclaratif» de feu PROLOG). Ce simplisme a contaminé jusqu'à la philosophie : les «analytiques» prétendent court-circuiter la conceptualisation au moyen d'une fantasmatique ligne directe avec une logique qu'ils connaissent par ailleurs très mal. Ce totalitarisme a été réfuté, dès 1905, par le paradoxe de Richard : mieux vaut un format imparfait -aucun n'est vraiment satisfaisant- que pas de format du tout.

D'où vient la certitude ? Le test d'usine, fini, apporte la certification ; mais il ne garantit pas vraiment l'usage, inaccessible à toute vérification. Le problème fondamental de la logique est donc celui de l'adéquation usine/usage. Le théorème d'incomplétude (1931) montre que cette adéquation est placée sous le signe de la défiance ; mais à quel endroit les doutes s'insinuent-ils ? En fait, les formes les plus primitives de logique sont réfèrent à opposition entre l'Objet (analytique) et le Sujet (synthétique). Dès que la loqique devient plus élaborée, l'Objet se met à embarquer une composante subjective, un peu comme ces logiciels qui mesurent la pollution et qui sont fournis avec la véhicule : ce qui tient lieu d'Objet est en fait formé de deux parties, dont une subjective, le moule. Et il n'y a strictement aucun moyen de s'assurer de la probité du moule : on se croirait chez Volkswagen ! Le remplacement de l'opposition Objet/Sujet par une opposition (Objet+Sujet)/Sujet est la cause de la perte de confiance.

La thèse scientiste «On peut tout prévoir» réfère au futur (prédiction), par exemple dans le déterminisme génétique qui permettrait de détecter les criminels dès l'âge de trois ans ! Elle se décline au futur antérieur (rétrodiction) : les prophéties de Nostradamus qui aurait prédit la mort de la Princesse D..., mais on ne l'a su qu'après coup. Et carrément, cerise sur le gâteau, au conditionnel (udiction) : «Si j'avais plu à ta mère il y trente ans, c'est moi qui serais ton père !». Cette thèse se décline aussi à l'envers : c'est l'abduction qui permettrait de remonter des conséquences aux causes. L'abduction se réclame de Sherlock Holmes et de ses raisonnement aussi pédants qu'incongrus ; mais elle n'est que la forme abstraite du délit de sale gueule.

La foutue réalité. La logique correspond, non pas à un refus de la réalité, mais une certaine défiance, une prise de distance à son égard. Ce que nous percevons comme réalité est le résultat du maillage serré entre les quatre cases cognitives constat/performance/usine/usage, ou plutôt de l'oubli de ce maillage. Le réalisme, essentialisation de la réalité, est l'oubli de cet oubli.

La logique ne s'appuie pas plus sur la réalité que sur l'axiomatique, par définition arbitraire -axiomatikos, veut dire «officier» en grec-, alors que la logique ne saurait relever de la cour martiale. On atteint au contresens absolu quand le Sabre de l'axiomatique s'unit au Goupillon de la sémantique dans le réalisme axiomatique, approche fautive à la logique : elle devient alors l'art de conforter les préjugés. La combinaison «axiomes + modèle» permet, en effet, de justifier à peu n'importe quoi. Ce type d'imposture n'est pas nouveau : voir la combinaison «géocentrisme + épicycles» de l'astronomie ptolémaïque.



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